Fin mars-début avril : comment distinguer les derniers hivernants des premiers migrateurs ?

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La fin mars et le début d’avril correspondent à l’une des périodes les plus passionnantes — et parfois les plus déroutantes — pour observer les oiseaux. À ce moment de l’année, la migration de printemps, dite prénuptiale, est déjà bien enclenchée, mais certains oiseaux présents depuis l’hiver ne sont pas encore partis. On se retrouve donc dans une vraie période de chevauchement entre hivernage tardif et retour migratoire.

C’est précisément ce qui rend l’interprétation difficile sur le terrain. Un oiseau observé à cette période peut être un dernier hivernant, un migrateur de passage, un individu en halte, ou parfois une espèce pour laquelle plusieurs de ces statuts coexistent au même moment selon les régions, la météo et les milieux.

Pourquoi cette période est-elle si confuse ?

En ornithologie, les saisons ne basculent pas d’un seul coup. Le calendrier biologique des oiseaux est progressif. Certaines espèces ont déjà commencé à remonter vers leurs zones de nidification du nord ou de l’est de l’Europe, tandis que d’autres prolongent encore leur présence hivernale sur les plans d’eau, les vasières, les haies, les prairies ou les boisements. La migration printanière peut d’ailleurs commencer très tôt pour certaines espèces et se poursuivre jusqu’au printemps avancé pour d’autres.

Pour l’observateur débutant, le piège consiste souvent à vouloir ranger trop vite chaque oiseau dans une seule case. Or, fin mars-début avril, il faut souvent raisonner en termes de probabilité plutôt qu’en termes de certitude absolue.

Les anatidés : encore nombreux, mais déjà en mouvement

Les anatidés font partie des oiseaux qui illustrent le mieux cette zone floue entre hiver et printemps. On peut encore voir à cette période des espèces comme le Fuligule morillon, le Fuligule milouin, le Canard siffleur, la Sarcelle d’hiver, le Canard souchet ou encore parfois d’autres canards de passage. Le Fuligule morillon se rassemble volontiers en hiver en groupes parfois importants sur les bons sites d’hivernage, tandis que le Fuligule milouin entre en reproduction d’avril à juin, parfois plus tard vers le nord, ce qui montre bien qu’à cette période les oiseaux observés chez nous peuvent être encore en stationnement ou déjà tournés vers leur remontée.

Autrement dit, un groupe de canards observé fin mars n’est pas forcément “en retard”. Il peut s’agir d’oiseaux qui terminent leur hivernage, qui attendent une fenêtre météo favorable, ou qui ne font qu’une halte avant de poursuivre leur trajet.

Les limicoles : le groupe où l’ambiguïté est souvent la plus forte

Chez les limicoles, la confusion est encore plus fréquente. Certaines espèces apparaissent justement à cette période dans les marais, les prairies inondées, les étangs peu profonds et les bords de vase. Le Chevalier guignette voit sa migration de printemps débuter dès les derniers jours de mars, avec un pic plus tardif entre fin avril et début mai. Le Chevalier cul-blanc, lui, est un migrateur printanier précoce, régulièrement visible dès mars-avril dans nos régions.

C’est ce qui rend leur statut parfois difficile à lire sur le terrain. Voir un chevalier fin mars-début avril ne signifie pas automatiquement que l’oiseau hivernait localement. Il peut être déjà pleinement en migration prénuptiale. D’autres limicoles comme le Chevalier sylvain arrivent aussi tôt au printemps, ce qui accentue encore cette impression d’entre-deux saisonnier.

Les passereaux : une transition plus discrète, mais très réelle

Dans les bois, les lisières, les vergers et les haies, le phénomène existe aussi chez les passereaux. Le Pinson du Nord, espèce typique des forêts du nord du continent, erre régulièrement en groupes en Europe occidentale pendant l’hiver. Fin mars-début avril, certains sont encore visibles, alors que d’autres ont déjà repris le chemin des zones boréales.

La Grive mauvis est un autre bon exemple. C’est une espèce du nord, typiquement liée à la taïga et à la toundra, mais bien connue comme hivernante plus au sud. À cette période, sa présence devient souvent plus mobile, plus irrégulière, comme si l’hiver se retirait progressivement sans avoir totalement disparu.

Les rapaces : eux aussi participent à cette période charnière

On pense souvent d’abord aux canards, aux limicoles ou aux passereaux, mais les rapaces font eux aussi pleinement partie de cette période de transition. Certains sont déjà revenus ou en retour actif de migration, tandis que d’autres sont simplement plus visibles à la faveur des déplacements printaniers. Le Busard des roseaux, par exemple, est un grand planeur des zones humides capable d’effectuer d’importantes étapes migratoires. Le Balbuzard pêcheur, avec sa silhouette très caractéristique, compte parmi les rapaces emblématiques du passage printanier en Europe occidentale.

On peut également penser à des espèces comme le Busard cendré, grand migrateur revenant au printemps en Europe occidentale, ou au Faucon hobereau, dont le retour printanier est plus tardif, surtout en mai. Cela montre bien que même chez les rapaces, toutes les espèces ne suivent pas le même calendrier et que la lecture du moment saisonnier demande toujours un peu de nuance.

Quels indices peuvent aider à s’y retrouver ?

Pour mieux distinguer derniers hivernants et premiers migrateurs, il faut croiser plusieurs éléments : l’espèce, bien sûr, mais aussi la date, le type de milieu, la météo, le comportement et parfois l’abondance soudaine. Un petit groupe de canards encore calme sur un grand plan d’eau peut évoquer une fin d’hivernage ; un limicole isolé sur une flaque ou une mare fraîchement apparue peut davantage évoquer une halte migratoire ; un rapace en progression nette vers le nord dans de bonnes conditions de vol s’inscrit plus volontiers dans une dynamique migratoire.

Le plus important est d’accepter qu’il n’existe pas toujours une réponse parfaitement tranchée à l’échelle d’un individu isolé. En fin de compte, la bonne question n’est pas seulement “quelle espèce ai-je devant moi ?”, mais aussi “dans quelle phase saisonnière cet oiseau se trouve-t-il probablement aujourd’hui ?”

Une excellente période pour progresser en ornithologie

Même si elle semble floue au départ, cette période est très formatrice. Elle pousse à observer plus finement, à relier les oiseaux au calendrier, à comprendre la migration de manière concrète et à raisonner en contexte plutôt qu’en listes figées. Pour un débutant, c’est une formidable école d’observation.

En Europe occidentale, fin mars-début avril est donc moins une période de frontières nettes qu’une période de superposition. Les derniers oiseaux de l’hiver y croisent déjà les premiers grands mouvements du printemps. Et c’est justement ce mélange qui en fait toute la richesse.

Conclusion

Fin mars-début avril, distinguer les derniers hivernants des premiers migrateurs n’est pas toujours simple en Europe occidentale. C’est vrai chez les anatidés comme le Fuligule morillon ou la Sarcelle d’hiver, chez les limicoles comme le Chevalier guignette ou le Chevalier cul-blanc, chez les passereaux comme le Pinson du Nord ou la Grive mauvis, mais aussi chez certains rapaces printaniers comme le Busard des roseaux, le Balbuzard pêcheur ou le Busard cendré.

Cette difficulté n’est pas un problème : elle reflète simplement la réalité vivante du terrain. En ornithologie, les saisons se chevauchent souvent. Et c’est dans ce chevauchement que naissent les observations les plus intéressantes.

Par Christian Jadot

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